Journées d’été de Strasbourg : discours d’ouverture de David Cormand
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Strasbourg, le 23 août 2018

Chères amies, chers amis,

Merci à vous toutes et vous tous qui prenez de votre temps, en cette fin d’été pour participer au rassemblement des écologistes. A celles et ceux qui pourraient s’étonner de ce rendez-vous rituel je réponds que ce temps de rassemblement est précieux. Il favorise l’échange, la confrontation des points de vue, la rencontre de femmes et d’hommes engagés dans d’autres pratiques que les nôtres, à la fois jumelles et différentes.

Mais notre ambition doit être plus grande encore : ces Journées d’été nous amènent aussi à embrasser le tempo des luttes pour un autre monde. Je formule le vœu que nous soyons davantage qu’un parti politique qui concourt au suffrage universel. Les élections sont respectables et essentielles. D’ailleurs, de ce point de vue, le rendez-vous des européennes de l’an prochain constitue une échéance majeure pour l’avenir de notre continent et nous y porterons avec force la voix de l’écologie. 

Mais n’oublions jamais que nous ne pouvons pas nous contenter d’être une formation politique de plus. Notre projet implique que nous soyons des éclaireuses et des éclaireurs, entrainant à leur suite la société toute entière. Notre destin ne saurait être de demeurer une avant-garde consciente mais minoritaire. Je nous souhaite de faire mouvement, je nous souhaite de faire peuple et de faire masse. 

Ne nous contentons pas d’être les gardiens du temple vert de l’écologie politique, sermonnant tel ou telle néophyte trop tard converti à notre goût. Devenir écologiste ce n’est pas entrer en religion mais bel et bien entrer en résistance. Devenir écologiste ce n’est pas uniquement théoriser l’insoumission, c’est incarner le changement que nous voulons voir dans le monde, y compris en affrontant les intérêts puissants qui enserrent notre avenir jusqu’à l’étouffer. Je veux dire ici que la conscience que l’écologie est un combat ne doit pas nous quitter. 

N’oublions jamais que partout sur la planète des écologistes payent de leur vie leur engagement. En 2017, ce sont 197 militantes et militants de la défense de l’environnement qui ont trouvé la mort pour avoir osé espérer voir la sagesse l’emporter sur la démesure, la corruption, la folie destructrice d’un poignée d’avares prédateurs.  Je ne vous propose pas une minute de silence pour leur rendre hommage, mais bien plutôt une année de bruit, de tumulte, de mobilisations et de joie.

Oui de joie. J’affirme que l’écologie sera joyeuse ou ne sera pas.   

C’est précisément parce qu’elle peut être tragique que l’écologie doit être joyeuse : nous devons donner à voir quelle meilleure société nous proposons de bâtir. Nous ne sommes pas uniquement les dénonciateurs inlassables de la catastrophe en cours, mais aussi les passeurs du nouveau monde. Nous avons donc un devoir d’imagination. A nous de trouver de nouvelles manières de convaincre que le temps de l’obsession pour la croissance est révolu, que l’urgence climatique demande une révolution politique sans précédent, que la nature n’est pas notre jouet mais notre sœur, que la condition animale n’est pas subalterne mais cardinale quand il s’agit de nous élever moralement. A nous de faire converger tous les ruisseaux de la pensée écologiste pour dessiner une nouvelle carte du monde qui guide celles et ceux qui en ont le plus besoin sur les chemins du changement. 

Car le paradoxe de l’écologie politique est celui-ci : par essence, notre message est universel et ne connait ni frontières ni barrières de classe. Pour autant l’écologie n’abolit rien des enjeux sociaux et des rapports de force qui couturent l’histoire. Les adversaires de l’écologie sont nombreux. D’où la nécessité de construire une force agissante qui fasse progresser l’écologie dans les cœurs, dans les têtes et dans les actes. Et ce d’autant plus qu’à de rares exceptions, droite et gauche productivistes se sont abreuvé au même imaginaire. La question nouvelle posée par les écologistes s’inscrit au-delà des nomenclatures classiques qui ont structuré des siècles de vie politique. Notre nouveauté dérange et bouscule l’ordre établi.

Comment ne pas voir qu’en France, le pouvoir élu sur une promesse de changement poursuit la même triste politique du surplace écologique ? Emmanuel Macron prétendait incarner une alternative à Donald Trump, l’homme pour qui l’écologie n’est rien et les migrants si peu… Au final, au-delà des mots, le pouvoir macronien aura tourné le dos aux migrants et à l’écologie. Je ne nie pas les difficultés sur l’un et l’autre des sujets.  Mais si je les aborde conjointement c’est qu’ils sont liés : ils disent l’avenir du monde, son chaos, notre désarroi face aux catastrophes humanitaires et écologiques. Ils disent aussi que sans volonté rien ne se fera. 

L’un des nôtres, Damien Carème, engagé aux côtés des migrants, maire de Grande-Synthe dont je veux saluer ici l’action courageuse, rigoureuse et capitale démontre mieux que moi comment conscience écologique et sursaut civique ne font qu’un quand il faut agir pour endiguer les conséquences d’un système de développement aussi destructeur qu’inique. 

Nous devrions changer de voie. Malheureusement le gouvernement actuel a choisi de ne pas remettre en question l’ordre injuste du monde. Par conformisme toujours, par manque d’imagination et par habitude, sûrement, par cynisme, je n’ose le croire. Mais quand je vois leurs décisions comme leurs indécisions, je me dis que, décidément, nous aimons ce qu’ils méprisent, que nous combattons ce à quoi ils se soumettent, que nous servons ce qu’ils veulent détruire, que nous croyons aux valeurs qu’ils ignorent.

La vérité est que le macronisme est une illusion d’autant plus dangereuse que l’Europe entière est en proie à la tentation nationale-populiste. L’orthodoxie libérale et son mantra de la seule politique possible à ouvert la voie aux démagogues nationalistes et souvent xénophobes. A l’heure ou Paul Bannon, le sinistre conseiller de Trump ambitionne d’aider les droites extrêmes à se structurer, à l’heure ou la Grèce sort lessivée des diktats de la troïka, à l’heure ou la Hongrie de Orban menace les libertés, il est plus que jamais nécessaire de proposer une nouvelle voie européenne. 

Pour l’Europe nous ne voulons ni la dislocation portée par les partisans plus ou moins avoués du Frexit, ni le conservatisme mortel des défenseurs zélés du statu quo libéral. 

Nous voulons une Europe qui change, parce que nous voulons une Europe qui vive. Nous voulons une Europe qui protège parce que nous voulons une Europe qui dure. Nous voulons une Europe qui accueille parce que nous voulons une Europe de la fierté.  Nous ne laisserons jamais le monopole de l’Europe aux tartuffes dont la foi européenne n’est que le paravent de leurs politiques destructrices. S’ils veulent casser le modèle social et détruire l’environnement, qu’ils assument de le faire en leur nom propre et nom en salissant l’idéal européen.

Leur Europe est celle de l’impuissance, du renoncement et de l’égoïsme ; la nôtre est celle de la solidarité, de l’ouverture et de l’espoir. Nos élues au Parlement européen l’ont inlassablement répété et démontré. Au moment ou leur mandat s’achève, je veux remercier chaleureusement nos député·e·s.  

Eva Joly, qui s’est levée pour dénoncé les paradis fiscaux et défendre la justice nous a fait honneur. 

José Bové, qui, parmi les premier, a parlé de la mal-bouffe que produit la terrible alliance des multinationales de l’agro-industrie, de l’agro-alimentaire et de la grande distribution qui rêvent en réalité d’une agriculture hors-sol, sans paysans, et finalement sans vie.

Pascal Durand, qui a lutté contre la folie de notre modèle de sur-consommation et le scandale de l’obsolescence programmée ; et qui a été désigné personnalité politique européenne de l’année pour la défense des animaux par un rassemblement d’associations et d’ONG.

Yannick Jadot, qui a mis sur la place public le scandale des traités de libre échange, leur opacité et les conséquences sociales, sanitaire et écologiques de leur application. Et qui a aussi contribué à remporter aux cotés des ONG le combat décisif du chalutage en eau profonde. J’en profite pour saluer la présence de Claire Nouvian, présidente de l’ONG Bloom, dont l’engagement inlassable a conduit à sensibiliser les citoyennes et citoyens européens à la cause essentielle que constitue la défense et la protection des océans.

Karima Delli, qui a mis en avant le scandale du dieselgate et qui, en tant que présidente de la commission Transport du Parlement européen, a contraint les constructeurs à rendre des comptes.

Michèle Rivasi qui mènent un combat essentiel contre les lobbies qui considèrent que les institutions européennes sont leur territoire.

Toutes et tous ont toujours défendu ardemment nos valeurs avec la liberté de pensée et de parole qu’on leur connait. Merci, merci, merci. Je sais que ce chemin que nous avons fait en commun est porteur de promesses à venir.

L’écologie peut et doit être la base de la reconquête citoyenne de l’Europe par les européennes et les européens. 

Notre ambition est d’être le mouvement qui porte la mutation politique nécessaire pour faire face aux défis de l’anthropocène, c’est-à-dire de ce moment de l’histoire ou les activités humaines sont devenues la source majeure de changements géologiques. 

Le modèle de développement aujourd’hui à l’œuvre en Europe et ailleurs constitue une arme de destruction massive contre la planète et tout ce qui y vit.

L’économie doit se décarboner, impérativement. Il en va de notre survie et de celle de la planète. Nous devons porter ce message qui est culturellement radicalement différent de celui porté à grand renforts publicitaires par la société de consommation, qui est, c’est désormais avéré une société de consumation. 

Cette économie folle, financiarisée, déshumanisée a perdu tout lien avec les réalités terrestres. Nous refusons de consentir de nouveaux sacrifices au culte de la croissance qui détruit la planète et génère toujours plus d’inégalité.

Notre ambition est de remettre l’économie à l’endroit, au service des humains et de la nature. C’est ainsi que nous souhaitons mettre l’investissement dont l’Europe est capable aux bons endroits : dans les économies d’énergie, les énergies renouvelables, les transports collectifs, la reconquête de la nature, la protection des bien communs et des services publics. 

Pour cela, nous n’avons pas vocation à nous dissoudre dans telle ou telle chapelle de la vieille gauche, de la vieille droite ou du macronisme. Notre rôle n’est pas de plaire à l’ordre ancien. À la vérité, nous souhaitons le défaire. Le peuple de l’écologie que je nous appelle à fonder est une communauté agissante qui multiplie les types d’action.

Cette semaine, par exemple, nous avons annoncé la volonté d’EELV d’aller en justice contre Monsanto.

C’est notre rôle, notre place, notre devoir.

Le jardinier afro-américain qui a osé se lever pour faire face à Monsanto nous montre la voie. Aussi humble soyons nous, nous avons la possibilité de refuser le désordre écologique du monde, de combattre les crimes environnementaux, de dénoncer les écocides, de faire entendre nos voix pour faire respecter nos droits. Le même pays qui a porté Donald Trump le climatosceptique à la présidence des États-Unis a rendu justice à Dewayne Johnson. Noir et pauvre, issu de la classe ouvrière, simple jardinier : Dewayne Johnson est la preuve vivante que l’écologie n’est pas qu’une affaire bourgeoise mais nous concerne toutes et tous. 

Permettez-moi alors d’emprunter le slogan des Black Lives Matters pour dire à Monsanto : Nos vies comptent. Nous savons que vos produits sont dangereux. Vous le savez.  Et désormais le monde entier le sait. Alors pourquoi vous obstiner dans cette voie funeste ? Nos vies comptent davantage que les dividendes de vos actionnaires. 

Nos vies comptent. La nature compte. Le climat compte. La planète compte. 

C’est cette réalité indépassable qui nous guide et guide nos combats.

Il y a 40 ans, lors des premières élections européennes de l’Histoire, une femme, alsacienne, portait déjà ce message : Solange Fernex, tête de liste des écologistes en 1979. Aujourd’hui, je pense à elle. Car ce que nous sommes et qui nous rassemble ne vient pas de nulle part. Nous sommes le fruit de cette histoire. Nous sommes cette force politique écologiste qui propose, face aux désordres, aux destructions et aux injustices de notre modèle de développement un autre chemin pour l’Europe et la planète.

Alors, à nous toutes et à nous tous je demande de nous donner l’énergie nécessaire pour aller porter nos idées dans la société.  Je nous demande d’être chacune et chacun les premiers de nos porte-parole. Je suis fier d’être l’un des vôtres, et de mettre mon temps au service de notre action collective.

Aujourd’hui, comme demain cette fierté qui m’habite je veux la partager avec vous et en faire le moteur de nos succès futurs. 

Le monde appartient à celles et ceux qui n’ont rien. Nous agissons pour le leur rendre.